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(JPG) Les "psys" face à l’idéologie de l’expertise

par Elisabeth Roudinesco
Article publié le dimanche 20 janvier 2008.


Depuis trois décennies, les Etats démocratiques s’appuient sur la science pour gouverner les peuples. Si cette politique a permis de prévenir, soigner et guérir avec succès les maladies organiques et si elle a magnifiquement amélioré notre vie quotidienne, elle n’a pas produit de résultats aussi pertinents dans le domaine de la souffrance psychique.

Ni l’étude des gènes ni celle de la plasticité cérébrale n’ont encore réussi à donner naissance à des traitements efficaces des maladies mentales, pas plus qu’elles n’ont permis de venir à bout de ces "maladies de l’existence" que sont névroses, dépressions, angoisses, passions, addictions, volonté de se détruire, etc. Tout au plus a-t-on mis au point des médicaments de l’esprit (ou psychotropes) qui ont contribué à faire vivre les psychotiques au sein de leur famille et surtout à apporter une tranquillité à ceux qui risquaient d’être dangereux pour eux-mêmes, pour leur entourage et pour leurs employeurs.

Mais il y a eu un prix à cette entreprise. La gestion des populations par la médecine et la biologie a favorisé l’éclosion d’une idéologie sécuritaire consistant à réduire chaque citoyen à un misérable petit tas de neurones soumis à toutes sortes d’évaluations. Au sujet politique, héritier des Lumières, s’est substitué l’homme comportemental, quantifié, chosifié, inféodé à une norme tyrannique et auquel on accorde une identité religieuse ou ethnique tout en se moquant des engagements universalistes jugés dangereux, au même titre que les idéaux de Mai 68 : vouloir changer le monde ou lutter contre les inégalités.

Ainsi s’opposent deux conceptions de l’homme. L’une, fréquente dans la philosophie anglophone, préconise que le sujet soit "naturalisé" pour rejoindre le monde de l’animalité : la fin de l’exception humaine. Et pour ce sujet-là, qui ne doit plus penser mais obéir, seuls sont retenus, s’il souffre, des traitements rapides évalués par des experts et agissant par dressage sur des comportements visibles. Foin de psychisme, le sujet naturalisé n’a droit qu’à des médicaments d’un côté et à des thérapies cognitivo-comportementales (TCC) de l’autre.

L’autre conception, issue de la tradition européenne continentale - phénoménologie et psychanalyse -, considère au contraire que pour traiter la souffrance de l’âme, des approches dites "dynamiques" ou "relationnelles", plus longues, sont nécessaires pour accompagner ou non les traitements chimiques, tant l’homme se sépare de l’animal par la parole.

C’est l’adhésion des Etats à l’idéologie de l’expertise, véhiculée aujourd’hui par divers organismes de santé (Institut national de la santé et de la recherche médicale ou Inserm, agences d’évaluation, comités de dépistage, etc.), qui explique les conflits survenus depuis quelques années en France. Les médias leur ont donné le nom de "guerre des psys" : ils concernent de 5 millions à 8 millions de personnes, traitées autant par les médicaments que par des thérapies multiples.

La première crise survint en octobre 2003, lorsque Bernard Accoyer, pourtant défenseur de la psychanalyse - et actuel président de l’Assemblée nationale - réussit à faire voter, au nom de la "sécurité" des usagers, un amendement à une loi de santé publique qui réservait l’exercice de la psychothérapie à des diplômés de médecine ou de psychologie, ce qui autorisait un orthopédiste à soigner des angoisses, c’est-à-dire un boulanger à se faire serrurier. Cette disposition venait conforter une expertise de l’Inserm qui valorisait les TCC au détriment des autres approches. D’où une levée de boucliers des professionnels, férocement divisés entre eux : 13 000 psychiatres, 5 000 psychanalystes, 35 000 psychologues, 7 000 psychothérapeutes.

Après avoir mobilisé trois ministres de la santé, qui ne cessèrent de se contredire, le conflit s’acheva par une capitulation annoncée de longue date par le sénateur Jean-Pierre Sueur : l’adoption d’une loi inapplicable (9 août 2004), dont une quatrième ministre, Roselyne Bachelot, ne sait pas encore si elle va réussir à en écrire les décrets, alors même qu’elle soutient un plan de dépistage de la dépression qui risque d’augmenter la consommation de psychotropes en faisant croire à chaque sujet en état de tristesse qu’il est un malade mental.

En septembre 2005, il y eut la parution d’un Livre noir de la psychanalyse, déferlement de haine contre Freud, suivie de près par l’annonce d’une nouvelle expertise de l’Inserm qui déclencha la juste colère des pédopsychiatres. Privilégiant un modèle génétique, celle-ci préconisait de voir dans les énervements excessifs des bébés les signes avant-coureurs d’une délinquance sociale. Autant dire qu’on demandait à chaque parent de devenir le dépisteur de sa progéniture. Une pétition, "Pas de zéro de conduite pour les enfants de 3 ans", lancée par Pierre Delion, recueillit 200 000 signatures.

Il y eut ensuite les propos pour le moins déplacés tenus par Nicolas Sarkozy sur le caractère génético-hormonal du suicide et des déviances sexuelles. Il y eut enfin, après mai 2007, la volonté du pouvoir d’Etat d’utiliser les tests ADN pour le contrôle des immigrés, au mépris des droits de l’homme. A quoi s’ajouta, cerise sur le gâteau, la proposition faite par la ministre de la justice d’envoyer aux assises les fous criminels pourtant incapables de comprendre la signification de leurs actes.

Si l’idéologie sécuritaire s’est déployée dans le cadre des ministères de la santé et de la justice, elle se propage aussi dans les rangs des fonctionnaires du ministère de l’éducation nationale.

Depuis quarante ans sont délivrés dans les départements de psychologie des formations cliniques qui se réclament de la psychanalyse et sont désormais menacées par des experts issus de la psychologie expérimentale ou cognitive. Une fois de plus, on demande à des spécialistes de donner un avis sur ce qu’ils ne connaissent pas : un boulanger juge un serrurier. D’où un conflit d’intérêts, puisque ces experts adhèrent à une conception de la subjectivité contraire à celle des cliniciens.

Face à cette avancée de la manie évaluationniste, les enseignants concernés lancèrent, en juin 2007, une pétition "Sauvons la clinique", qui recueillit plus de 10 000 signatures. Elle allait dans le même sens que les actions de Jacques-Alain Miller, organisateur de forums destinés à lutter contre les ravages de l’expertise. Fort de ce succès, Roland Gori, président de la seule association à réunir tous les enseignants de psychopathologie (SIUEERPP), demanda audience à Valérie Pécresse, ministre de l’enseignement supérieur et responsable des experts qui sont ses conseillers ou ceux du premier ministre : Jean-Marc Monteil, Roger Lécuyer et Michel Fayol. Or, contre toute attente, il fut éconduit.

Après de telles dérives, qui menacent aujourd’hui les ministres eux-mêmes, les autorités de l’Etat doivent se prononcer clairement sur cette question de civilisation. Va-t-on continuer à soumettre des chercheurs à des expertises inopérantes et à transformer les praticiens de la psyché en agents de la sécurité ? Va-t-on poursuivre une politique qui nous éloigne de la tradition humaniste de l’Europe ? Va-t-on éradiquer le freudisme des départements de psychologie dans un pays qui a pourtant vu naître quelques-uns de ses plus brillants interprètes reconnus dans le monde entier ? Le débat est ouvert.

Elisabeth Roudinesco est directrice de recherches au département d’histoire de l’université Paris-VII.

www.lemonde.fr


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