Accueil du site Actions
 

Un million d’euros pour sauver Politis, quinze jours pour gagner

Denis Sieffert
Article publié le mercredi 18 octobre 2006.


(JPG) Retrouvez toutes les infos pratiques et l’actu de l’opération sur : www.pour-politis.org

Peut-être un jour faudra-t-il remercier ceux qui, involontairement ou non, nous ont poussés ainsi au bord du gouffre. Ils nous ont mis dans la pire et la plus exaltante des situations : celle où l’on ne doit plus son salut qu’à soi-même, et à ses vrais amis. Celle où ne compte plus que l’essentiel, c’est-à-dire la part que Politis apporte chaque semaine à la pluralité de l’information, l’originalité de sa voix, son indépendance, et ce lien très singulier qu’il entretient avec ses lecteurs. Ce « nous » dont je parle, c’est d’abord la rédaction et le personnel de Politis. Depuis une semaine, l’engagement de chacun et l’énergie déployée nous sont déjà d’un incroyable réconfort. Toutes les compétences, parfois fort éloignées de nos métiers d’origine, sont mises en commun. Une sorte de « cellule de crise » s’est constituée qui surmonte les difficultés au fur et à mesure qu’elles se présentent. Et il n’en manque pas ! Le 1er octobre, il a d’abord fallu se relever collectivement de l’énorme coup de massue du désistement d’un repreneur avec qui nous avions travaillé des semaines durant, et avec lequel nous avions construit un plan ambitieux de développement. Et s’en relever vite : il a fallu en vingt-quatre heures bâtir un plan de rechange, et le déposer à quelques minutes de l’échéance du dépôt des offres. Puis il a fallu gagner ce mois de sursis qui nous a rendu l’espoir. Depuis mercredi, c’est chose faite. Nous avons dû ensuite forger les instruments ¬ pour ne pas dire les armes ¬ du combat dans lequel nous nous lancions, créer une association pour recueillir la manne de ceux qui veulent que ce journal vive et se développe, créer un site en contournant les chausse-trapes, alerter l’opinion, organiser dans l’urgence une conférence de presse qui porte l’écho de notre voix au-delà de notre audience habituelle.

Aujourd’hui, enfin, Politis est en ordre de bataille. Toutes les informations sont à disposition sur le site de l’association « Pour Politis » www.pour-politis.org, seule habilitée à recevoir vos dons. Nous sommes prêts à répondre à toutes vos questions. À toutes sauf une seule : ne me demandez plus pourquoi notre repreneur s’est retiré si soudainement et si tardivement. Nous n’en savons vraiment rien, et l’emploi du temps de ces derniers jours nous a au moins évité de nous perdre en vaines suppositions. Notre repreneur, aujourd’hui, c’est vous, lecteurs et amis. Vous qui nous accompagnez parfois depuis plusieurs années, ou qui nous avez rejoints récemment, au moment du référendum de mai 2005, par exemple, peut-être parce que vous rêvez d’une autre Europe. C’est vous qui refusez la « marchandisation » du monde et le choc des civilisations ; vous pour qui l’écologie est une philosophie sociale, vous qui avez en horreur les murs de toutes sortes, qu’ils soient faits de béton ou de préjugés, qu’ils se dressent à Jérusalem, à la frontière mexicaine ou à Cachan. Vous qui ne voulez ni de la jungle ultralibérale ni d’un État autoritaire. Vous qui aimez la notion de service public et défendez l’idée que certaines activités humaines, et certaines ressources, doivent échapper à la loi du marché. Sans vous, l’histoire de Politis serait celle d’une PME en difficulté, comme tant d’autres hélas. Avec vous, l’enjeu est d’une autre nature. Car Politis est un relais d’opinions, un diffuseur d’idées souvent originales et minoritaires. De vous, nous attendons bien sûr une aide directe, mais aussi des idées et des pistes.

Car l’objectif est élevé dans un délai si court. Nous avons fixé la barre à un million d’euros pour la fin de ce mois d’octobre. En deçà, rien n’est impossible, mais tout est plus difficile. Un million, c’est cent euros par abonné de Politis. Mais ce peut être aussi 25 ou 50 euros, et le renfort indispensable de contributeurs plus importants. Difficile donc, mais nullement irréalisable. À l’heure où j’écris ces lignes, et alors que le journal de la semaine dernière ne parlait pas encore de souscription, nous avons recueilli 106000 euros de chèques ou de promesses. Beaucoup d’amis viennent tout juste de partir avec le dossier Politis sous le bras pour convaincre de généreux donateurs, voire de futurs partenaires. À ces prospecteurs bénévoles nous avons dû donner des arguments pour rassurer leurs interlocuteurs : Politis n’est pas un panier percé ; c’est au contraire, en plus du journal qu’ils connaissent, une entreprise toute proche de l’équilibre en dépit de la crise qui l’a paralysée au cours de ces derniers mois. Leur investissement, grand ou petit, sera respecté. Car tout est ouvert pour la suite. La structure juridique de Politis sera à définir le moment venu en regard de la composition de son nouveau capital. L’association « Pour Politis », qui recueille actuellement les dons, a vocation à devenir actionnaire, au côté de contributeurs plus importants qui peuvent apparaître ès qualités. L’hypothèse de la mise en place d’une société coopérative regroupant le personnel est également à l’étude. Dans cette construction, chacun définira sa place : donateur anonyme ou acteur désireux d’intervenir. Politis ne peut que s’enrichir de leurs compétences, pourvu que ses engagements fondamentaux ne soient pas mis en cause. Car il est bien évident pour tout le monde que ce journal, tant qu’il vivra, sera toujours un lieu de résistance au néolibéralisme, l’avocat ardent d’un humanisme au sens plein du mot. Il réunira toujours ceux qui n’acceptent pas que le profit soit l’unique moteur des relations sociales.

Bien sûr, à côté de ces quelques idées solidement ancrées, nous pouvons bouger.

Non seulement nous le pouvons, mais nous le devons. Nous nous faisons par exemple souvent le reproche de ne pas assez initier de débats. Le doute est un trait dominant de l’époque. Il nous taraude sur bien des sujets. Nous devons lui laisser une place dans nos pages. On peut donc évidemment améliorer ce journal, et pas seulement dans sa forme. Mais nul ne songera non plus à en faire un robinet d’eau tiède, voire un pion de plus dans un univers grégaire. Quitte à énoncer un truisme, affichons celui-ci : Politis ne mérite de vivre et de se développer que pour autant qu’il reste Politis. C’est aussi dans le respect de cet impératif que nous jugeons nos vrais amis. L’âpreté de la lutte pour sauver Politis ne doit pas nous empêcher de voir le monde autour de nous, de demeurer journalistes et citoyens. Ce journal qui, pour une fois, parle beaucoup de lui-même, ne peut oublier que d’autres titres, à la forte histoire, et à la forte identité, sont eux aussi pris dans la tourmente. C’est le cas de Libération et de l’Humanité. Il ne peut oublier que les confrères qui ont, ces jours-ci, fidèlement rendu compte de nos difficultés, et relayé notre appel, ont leurs propres soucis qui résultent plus directement encore que les nôtres des tendances lourdes de l’époque. L’âpreté de notre lutte ne doit pas nous empêcher non plus de relativiser nos malheurs. En disant cela, nous pensons bien sûr à Anna Politkovskaïa (dont nous parle Claude-Marie Vadrot un peu plus loin dans ces pages). Il nous est arrivé d’user des mêmes mots qu’elle pour parler de la Tchétchénie et de Vladimir Poutine. Elle et nous faisons le même métier. Sous la même bannière de la liberté de la presse. Mais, dans la démocratie imparfaite où nous sommes, reconnaissons que les périls ne sont pas tout à fait de même nature. Quel que soit le coeur que nous mettons à notre combat, la différence nous incite à la modestie.


Répondre à cet article

Forum de l'article